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2 - Les abbesses savantes, Relinde et Herrade.
2-1. Relinde.
De 1105 à 1147 régna Frédéric II, duc de Souabe et d’Alsace. Au cours de longues guerres avec l’évêque de Strasbourg, Gebhard, il retira au monastère de Hohenburg de nombreux biens. Mais celui-ci déclina non seulement dans sa prospérité, mais aussi dans ses mœurs.
Le fils du duc lui rendit l’Alsace et lui accorda une puissante protection. Ce fils était Frédéric III, duc de Souabe et d’Alsace, et bientôt empereur sous le nom de Frédéric Ier Barberousse.
Par lui ou à son instigation — cela se produisit vers 1140 ou 1141, encore du vivant de son père, peut-être avec l’intervention de Mathilde, abbesse du monastère voisin d’Andlau, sœur de l’ancien duc et de l’empereur Conrad III — Relinde, abbesse du monastère de Berg près de Neubourg sur le Danube, fut appelée à Hohenburg afin de restaurer la discipline du monastère ; selon certains, elle était une parente du prince, richement douée de science et de talents. 
Elle s’appuya, au début de son œuvre, sur les conseils de Burkard, évêque de Strasbourg, et d’autres hommes avisés ; elle éloigna du monastère ceux qui résistaient à une meilleure discipline et soumit les chanoinesses à la règle de saint Augustin. Bientôt Relinde se vit entourée d’un certain nombre de jeunes filles nobles qu’elle instruisit dans l’emploi judicieux du temps, par l’enseignement de la langue latine, de la poésie, de la musique et du dessin, le tout dans une perspective religieuse, donnant ainsi une base solide à ses réformes.
Parmi toutes ses élèves, Relinde forma en Herrade une élève remarquable, issue de l’antique famille alsacienne des Landsperg *). Elle trouva en elle une élève et, après sa mort, le 22 août 1167, une digne successeure.
Note
*) Le château de Landsperg, sur un versant de la même montagne où se trouve le monastère de Sainte-Odile, aurait été construit vers 1200, après la mort de Herrade, avec l’autorisation de Gerlindis de Landsperg, abbesse de Hohenburg, ou plus probablement de Niedermünster (peut-être par les deux monastères).
Toutefois cette affirmation ancienne, repris par Engelhardt, que Herrade serait de la famille de Landsperg (aujourd'hui Landsberg), s'est avérée non fondée. Désormais l'usage est de la nommer Herrade de Hohenbourg, dont elle deviendra l'abbesse. Pour ne pas déformer la traduction du livre, l'appellation d'Engelhardt sera maintenue.
Deux petits poèmes latins, que Brusch (chronol. monasteriorum) et le P. Dion. Albrecht (History von Hohenburg) donnent dans leurs publications, sont attribués par eux deux à Relinde, mais sans vraisemblance. Il ne semble y avoir d’autre raison à cette attribution que le fait que, dans la dernière peinture **), du Hortus deliciarum de Herrade, qui représente Relinde et Herrade, ainsi qu’entre elles les bustes de toute leur communauté monastique, l’un de ces poèmes, sous forme d’adresse de Relinde à son "troupeau" spirituel, se trouve inscrit sur une croix placée devant elle ; le voici :
landsberg
Ô pieuse troupe, à qui la loi céleste est donnée, sans aucun détour de tromperie.
La montagne de Sion elle-même, pont vers la patrie et source du bien.
Que celui qui est chemin et lumière soit ici ton guide ; que la croix nourricière te protège.
Celui qui est rosée paisible, don stable, fleur virginale.
Qu’il te gouverne, compatissant à mon égard, toujours et partout. Amen.
Le second, une exhortation du Christ aux vierges qui lui sont confiées (vos quas includit, frangit, gravat, alterit, urit, etc.), est lu sur un rouleau de parchemin ouvert que le Christ tient dans une autre scène sur le même feuillet — la remise du monastère par Attich — de telle sorte qu’il descend juste derrière le dos de Relinde. C’est à cause de cette proximité fortuite que l’on a dû attribuer ces vers à Relinde. ref poeme
Il y en aurait encore un troisième, d’après Albrecht, de Relinde (si posset mundus, etc.) ; il se trouve dans le manuscrit sous le titre de contemptu mundi, dans l’explication d’une peinture allégorique sur la vanité des vanités de Salomon. Mais Herrade n’en nomme pas l’auteur, comme elle le fait pourtant partout ailleurs. Elle n’aurait certainement pas tu son nom s’il s’agissait de son enseignante. Car Herrade reconnaissait avec affection ses mérites.
Ainsi, auprès du portrait de Relinde dans la peinture mentionnée se trouve cette inscription :
« Relinde, vénérable abbesse de l’Église de Hohenburg, restaura avec soin, en son temps, tout ce qui était détruit dans cette même église et rétablit presque entièrement la vie religieuse divine qui y était presque détruite. »
Et auprès du portrait de Herrade elle-même :
« Herrade, abbesse de Hohenburg, établie par Relinde et formée par ses enseignements et ses exemples. »
2-2.  Herrade de Landsperc (Hohenbourg).
Une intelligence élevée et vigoureuse, des dons multiples distinguaient l’abbesse Herrade de Hohenbourg. Avec un zèle infatigable, elle poursuivit l’œuvre dans la voie de Relinde, pour le bien de sa communauté monastique.
Plusieurs de ses institutions concernaient l’organisation régulière du service divin à Hohenburg.
Elle établit ainsi une liaison particulière avec le monastère lorrain d’Étival ou Stivag, situé à quinze heures de distance, dont l’abbé de l’époque, Werner, jouissait d’une réputation particulière de probité et d’activité. Cette relation fut favorisée par Hedwige, abbesse d’Andlau à la même époque. Car, depuis l’impératrice Richarde, épouse répudiée de Charles le Gros et fondatrice du monastère d’Andlau, les abbés d’Étival, en raison de leurs obligations féodales, étaient amenés à effectuer de fréquents voyages à Andlau *), et n’étaient donc pas étrangers à cette région.
richarde
Note
*) Ainsi, par exemple, il fallut obtenir l’autorisation de Hadwibis, prédécesseure de l’abbesse Mathilde mentionnée précédemment, afin d’introduire l’ordre des Prémontrés à Étival.
Herrade fonda un bénéfice bien doté pour deux prémontrés d’Étival et leur assigna un emplacement dans l’enceinte de la montagne de Hohenburg, au Saint-Gorgon, pour leur habitation et une chapelle, avec l’obligation de célébrer chaque jour une messe au monastère de Sainte-Odile. Les abbés d’Étival, ou leurs représentants, devaient eux-mêmes venir chaque année à certaines fêtes à Hohenburg pour célébrer la grand-messe ; et lors des décès, les cloches devaient sonner réciproquement dans les deux monastères et des messes y être célébrées.
st gorgon
Elle construisit encore, vers 1181, au pied du mont Sainte-Odile, le monastère de Truttenhausen, alors déjà depuis longtemps presque entièrement en ruine, avec un hospice ; elle y fit venir douze chanoines augustins du monastère de Marbach, en Haute-Alsace, également avec l’obligation d’assurer chaque jour le service divin à Hohenburg. Elle détermina avec beaucoup de discernement les relations réciproques entre ceux-ci et les Prémontrés, afin que, dans la mesure du possible, ce soit le zèle dans la charge et non la jalousie entre charges qui soit entretenu. truttenhausen
marbach
Image du Mur paien,  gigantesque rempart romain, bien avant Sainte Odile et long de plus de 10 km.
Elle obtint vers 1190, avec une extension plus large, la confirmation par l’évêque de Strasbourg, Conrad de Hunebourg, de divers statuts provenant de l’époque de la fondation et destinés au bien du monastère. Entre autres dispositions, aucun laïc ne pouvait, selon une ordonnance de celui-ci, sans l’autorisation de l’abbesse, s’établir à l’intérieur de ce que l’on appelait le mur des Païens, ni y cultiver la terre, etc.*)
mur paien
Note
*) Le gigantesque rempart romain qui ceinture toute la partie supérieure de la montagne, peut-être commencé dès l’époque des Celtes, est formé de masses de pierre sans ciment, assemblées avec des tenons en queue d’aronde. Comme cette montagne de Sainte-Odile est intimement liée, par ses monuments de toutes les époques, à l’histoire de l’Alsace ! Ce rempart de pierre, cette voie romaine, construite de la même manière, cet ancien escalier, et en outre les ruines de six châteaux de chevaliers sur les côtés de la montagne ! Et quel merveilleux panorama depuis son sommet et ses rochers saillants : la vallée du Rhin se déployant devant les yeux dans sa riche abondance depuis Bâle jusqu’à Landau, limitée au sud et au nord seulement par la faiblesse du regard ; le Rhin apparaissant comme un ruban d’argent séparant l’Alsace du pays badois ; à l’est, la vue fermée de façon pittoresque par la Forêt-Noire et ses formes montagneuses variées. Autour de nous, les monuments des générations passées, témoins extérieurs de l’histoire humaine et de ses bouleversements désormais apaisés ; et, en retour, la nature dans sa beauté sereine, dans sa vie qui change paisiblement ! Pendant toutes ces institutions, Herrade ne négligea pas de développer sans relâche les connaissances qu’elle avait reçues de Relinde et de veiller à ce qu’elles se transmettent également à l’avenir dans le monastère. C’est ainsi que naquit son Hortus deliciarum, une compilation d’extraits latins, le plus souvent en prose, portant sur l’histoire biblique et sur l’ensemble de l’édifice théologique de son époque ; mais aussi, à l’occasion, sur l’astronomie, la géographie, la mythologie et la philosophie, sur l’histoire ancienne du monde lorsqu’elle intervient dans l’histoire des religions, et même sur certaines belles-arts et sciences, de chacune dans la mesure où cela pouvait être utile à l’instruction des habitantes du monastère, selon le critère certes assez limité de l’époque et surtout selon le point de vue religieux de la compilatrice. Les propres poèmes latins de Herrade, pour la plupart accompagnés de musique, qui sont insérés çà et là, ainsi qu’une série de peintures, servent d’ornement précieux à l’ouvrage.
Dans sa dernière année, en 1195, Herrade fut encore témoin de l’un de ces retournements de fortune dont chaque période de l’histoire fournit des exemples, pleins d’épouvante et de consolation *). Après la mort de Tancrède, roi de Sicile, l’empereur Henri VI s’était emparé de l’île. Malgré la générosité avec laquelle le prince défunt lui avait récemment renvoyé son épouse, qui était tombée en captivité, l’empereur relégua à Hohenburg Sibylle, veuve de Tancrède, avec ses deux filles, tandis qu’il fit d’abord conduire leur fils mineur à Coire, puis à Hohenems, et le fit aveugler. 
Note
*) Elles ne prirent toutefois pas le voile, contrairement à ce qu’affirme par exemple H. Hug. Petre dans sa vie de sainte Odile ; après une longue captivité, toutes trois — la reine veuve Sibylle et ses deux filles — recouvrèrent leur liberté grâce à l’intervention du Saint-Siège. La fille aînée épousa Walter, comte de Brienne, un noble français. Celui-ci, en vertu des droits appartenant à son épouse, revendiqua, à défaut de la couronne de Sicile, l’héritage paternel de celle-ci, le comté de Lecce et la principauté de Tarente, que Tancrède possédait avant de devenir roi, d’autant plus que Henri VI avait officiellement promis ces possessions aux enfants de Tancrède à condition qu’ils renoncent à leur droit héréditaire à la couronne. Encouragé dans ses prétentions par le pape Innocent III, il rassembla en France une petite armée et la conduisit à Naples contre Marquard d’Anweiler, archevêque de Henri VI, que celui-ci avait fait duc de Ravenne et margrave d’Ancône et qui, depuis la mort de Henri, se trouvait à la tête du parti gibelin en Italie. Walter, cependant, après quelques succès remportés, perdit la vie dans une escarmouche contre les Allemands en 1205. Il avait amené pour la première fois des Français à Naples. (Sismondi, Hist. des républiques italiennes, t. 2, p. 321 sq.) La présence de Herrade adoucissait le séjour des princesses ; elle ne négligea rien pour adoucir leur sort, et peut-être aussi pour les faire sortir de captivité *). Elle leur montra ici le bonheur d’une activité paisible dans une cellule tranquille, là le monde sous Henri VI ! L’abbesse mourut la même année, le 25 juillet. On ne le sait que par le nécrologe tenu à Étival pour les décès de Hohenburg. Sa tombe n’est plus retrouvée, probablement parce que le monastère fut si souvent dévasté par des incendies (vers 1199, 1243, 1301 et encore à plusieurs reprises).
Après Relinde et Herrade, une culture savante se maintint longtemps dans le monastère. En particulier, Gerlindis, abbesse vers 1273 **), laissa des poèmes latins qui existaient encore vers 1521, selon l’Histoire de sainte Odile de Gebweiler, Strasbourg, 1521, dont il promettait de donner une édition ***).
Note
**) Dès avant elle, vers 1249, les abbesses avaient été élevées au rang des princes d’Empire.
Note
***) Cette Gerlindis est confondue par Grandidier, dans son Histoire de l’église d’Alsace, et après lui par d’autres auteurs, avec Gerlindis de Landsperg, qui fut abbesse vers 1200.