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2 - Le Hortus deliciarum de l’abbesse Herrade de Landsperg. (de Hohenbourg)
3-1. Destinées du manuscrit.
Le respect voué dans son monastère à l’œuvre de Herrade s’exprimait, selon toute vraisemblance, par un monument de pierre qui lui était spécialement consacré. Sur l’un de ses côtés, Relinde et Herrade tiennent le livre, au-dessus duquel s’élève une Vierge à l’Enfant ; sur un autre côté, Odile remet le livre au duc Attich, son père *) ; sur le troisième côté se trouve saint Léger, tenant le livre sous le bras.
Note salle st léger
*) Toute la disposition du monument prouve que, contrairement à l’opinion de Schöpflin et comme cela peut être le cas pour d’autres monuments, il ne pouvait pas s’agir ici de l’investiture par le livre.
Le monument était encastré dans un cloître de telle manière que seul le côté représentant Attich et Odile était visible, jusqu’à ce que, vers 1747, le prieur prémontré, le P. Albrecht, fasse dégager les autres côtés. Il fut probablement érigé par l’une des successeures de Herrade, peut-être par la savante Gerlindis. Il ne porte ni inscription ni date. Une certaine différence dans le costume par rapport à celui du manuscrit de Herrade prouve qu’il ne peut pas être exactement contemporain de celui-ci.
Le manuscrit fut conservé parmi les reliques les plus sacrées et échappa ainsi aux fréquents incendies des monastères.
Selon Hieronymus Gebweiler, professeur à l’école de la cathédrale de Strasbourg, qui donne la première information sur l’œuvre et en décrit correctement le contenu, il se trouvait à son époque à Hohenburg, comme l’atteste son Histoire de sainte Odile (Strasbourg, 1521). Après l’incendie du monastère de 1546, auquel les conséquences de la Réforme s’ajoutèrent pour provoquer la dispersion des religieuses, il passa sous la garde de l’évêque de Strasbourg à Saverne.
Stèle Sainte Odile avec ses deux Abbesses
Sur l’un de ses côtés, Relinde et Herrade tiennent le livre saverne
au-dessus duquel s’élève une Vierge à l’Enfant 
C’est là que le vit Schüttenheimer, curé d’Ottrott, qui publia en 1598 une nouvelle édition de l’histoire d’Odile de Gebweiler, accompagnée de notes. Plus tard encore, il fut montré sur place, comme le montre la dédicace de Walch von Schorndorf de sa Decas fabularum (Strasbourg, 1609) à Günther de Landsperg.
Bruschius, dans sa Chronologia monasteriorum (édition de 1550), publia le premier la préface de Herrade en prose ainsi que ses hymnes de dédicace à ses chanoinesses ; après lui, Crusius publia le même hymne dans ses Annales Suevici (Francfort, 1595). La chronique alsacienne de Bernhard Herzog contient une traduction allemande de la préface.
Ce n’est que d’après Bruschius que l’œuvre de Herrade est mentionnée dans les Collectanea manuscripta du célèbre architecte strasbourgeois Specklin (vers 1570) ; et dans les Sanctes antiquités de la Vosge de Murr (Épinal, 1633), d’après Gebweiler.
Des passages de la vie de sainte Odile par Hugo Petter, prieur prémontré (en allemand, Strasbourg, 1701 ; en français, 1719), permettent de penser que le Codex fut alors accessible à cet auteur.
Le nombre de religieuses qu’il donne pour l’époque de Herrade correspond à celui que l’on voit dans la représentation mentionnée du manuscrit ; il parle lui aussi de cette peinture. — Le P. Hugo, prieur d’Étival (Annales praemonstratenses, Nancy, 1736), donne la préface de Herrade en latin ; lui aussi mentionne la représentation avec les noms des religieuses, mais avec quelques inexactitudes.
fresque religieuses
À une époque plus récente, un voile mystérieux enveloppa le destin du livre. Le P. Dion. Albrecht, prieur prémontré, affirme dans son Histoire de Hohenburg (Sélestat, 1751) qu’il n’était plus possible de le trouver à Saverne ; il voulait toutefois, en l’honneur de la famille Landsperg et à la mémoire de Herrade, conserver la préface d’après la traduction allemande de Herzog. Il la donne ensuite de nouveau en latin, ainsi que les hymnes de dédicace, comme chez Bruschius ; mais ensuite — chose extrêmement singulière — Albrecht donne la plus grande partie de tous les autres poèmes de Herrade, qui n’avaient encore jamais été imprimés nulle part, en y ajoutant même les mots interlinéaires servant d’explication dans le manuscrit ; plus encore, il reproduit exactement d’après les peintures de Herrade les noms de toutes les religieuses issues de familles nobles. Il savait donc où se trouvait le manuscrit et pouvait l’utiliser, mais à condition de garder un profond silence.
Ce que l’abbé Grandidier, l’auteur méritant de l’Histoire de l’Église de Strasbourg (Strasbourg, 1776), dit des prétentions de la famille Landsperg sur le manuscrit, tout en déclarant comme Albrecht que celui-ci ne se trouvait plus à Saverne, pourrait fournir une indication sur le secret dont on entourait alors le lieu où il se trouvait.
Mais Herrade écrivait en tant qu’abbesse de Hohenburg ; son livre ne contient pas un mot concernant sa famille, tout comme il exclut d’ailleurs les affaires privées et même l’histoire politique contemporaine. Il est historiquement établi que le manuscrit, comme les biens mêmes du monastère, passa à l’évêque de Strasbourg ; comment pouvait-on donc craindre de telles prétentions ?
Du reste, Grandidier n’avait pas eu le manuscrit sous les yeux, sans quoi il ne l’aurait pas appelé un recueil de poésies ; une erreur que répète également le professeur Arnold dans son intéressante Notice littéraire sur les poètes d’Alsace (dans le Magasin encyclopédique de Milin, 1806) ; et même Oberlin, dans une liste des poètes d’Alsace publiée dans l’Annuaire statistique du Bas-Rhin de M. Fargès-Méricourt en 1807, alors qu’Oberlin, à cette époque bibliothécaire de la Bibliothèque centrale puis de la Bibliothèque municipale, avait depuis longtemps le manuscrit entre les mains.
Ce n’est qu’incidemment, dans la description du monument de pierre déjà mentionné, que Schöpflin donne dans l’Alsatia illustrata quelques mots qui peuvent se rapporter au Hortus deliciarum de Herrade. Vraisemblablement, il réservait plutôt ces renseignements pour une Alsatia litterata qu’il se proposait de publier. Sinon, l’œuvre est brièvement mentionnée dans la Gallia Christiana, t. V, dans l’Histoire d’Alsace de Laquille (Strasbourg, 1777), dans la description du mont Sainte-Odile de Silbermann, dans le Gelehrtenlexikon de Jöcher et chez plusieurs autres auteurs.
Lors de la confiscation des monastères, au début de la Révolution française, le manuscrit reparut enfin au grand jour. Il se trouvait au monastère des Chartreux de Molsheim, où il était donc arrivé après avoir quitté la garde de l’évêque à Saverne *). 
Note
*) Désormais, le mystère qui avait si longtemps enveloppé le destin de notre manuscrit est entièrement dissipé et toute incertitude levée. Dans la même section de la Bibliothèque publique de la ville, qui constitue l’ancienne Bibliothèque centrale et où le manuscrit original lui-même est conservé, nous avons depuis lors découvert une copie jusqu’alors inaperçue, réalisée par un moine de ce même monastère chartreux de Molsheim en 1605 ; celui-ci explique en même temps, dans une préface rédigée en latin assez correct, la manière dont le manuscrit est arrivé dans son monastère. Selon sa déclaration formelle, le prieur du monastère indiqua avoir reçut le manuscrit de l’évêque de Strasbourg, qui l’avait mis en sécurité à Saverne après l’incendie du monastère de Sainte-Odile en 1546, exactement comme l’église du collège des Jésuites de Molsheim reçut la précieuse croix-relique qui avait autrefois appartenu au monastère de Niedermünster, avait été mise à l’abri au monastère de Sainte-Odile après l’incendie de celui-ci en 1541 (selon d’autres, en 1542), puis avait également été remise entre les mains de l’évêque à la suite de l’accident mentionné plus haut.
À propos de cette dernière, il renvoie à l’Historia de antiqua, sancta et miraculosa cruce, quae in templo societatis Jesu Molshemii pro veneratione devote asservatur, imprimée en 1617. — Il ressort de cet ouvrage, et plus particulièrement de la note de P. Schuttenheimer qui y est citée, dans son édition de l’histoire de sainte Odile de Gebweiler, que cette croix remarquable, arrivée à Niedermünster dès les premiers temps du Moyen Âge, fut donnée en 1580 par l’évêque de Strasbourg, Johann de Manderscheid-Blankenheim, à l’église du collège des Jésuites qu’il avait fondé (selon Schöpflin la même année), et y fut immédiatement transférée.
Cette indication — car le savant chartreux ne donne pas davantage de précisions — permet de conclure de manière fiable que lorsque l’évêque suivant de Strasbourg, le cardinal Charles de Lorraine, fonda en 1597 le monastère des Chartreux de Molsheim avec les éléments de celui qui avait existé auparavant près de Strasbourg et avait été détruit en 1591, il fut remis à l’administration du district de Strasbourg, qui l’incorpora à la bibliothèque du district. **)
Note
**) [La note commence par un raccord avec la page précédente.] Il semble devoir être entendu qu’il s’agit ici de … avec le précieux manuscrit de Herrade. — En revanche, notre Chartreux attribue à tort au Codex de Herrade deux autres passages de la même histoire de la Sainte Croix (p. 14 et 17), parce qu’ils y posent la question d’un ancien manuscrit écrit en caractères gothiques, qui aurait autrefois été conservé à la bibliothèque des Chartreux près de Strasbourg ; mais puisque ces passages donnent des développements tirés de ce manuscrit, l’un même littéralement avec indication du 180e folio, l’autre d’après son contenu essentiel, et que tous deux se rapportent au monastère de Niedermünster, le dernier notamment à la visite qu’y fit saint Hugues de Bourgogne, auquel, selon la légende, le monastère devait la possession de la Sainte Croix, la moindre critique aurait suffi pour convaincre le savant chartreux que ce manuscrit n’avait rien de commun avec le Hortus deliciarum de Herrade, puisque dans celui-ci on ne trouve nulle part, et notamment ni au 18e folio ni à la 180e page, aucune mention du monastère de Niedermünster ni de saint Hugues.
Le même manque d’esprit critique entraîne ensuite notre Chartreux dans une autre erreur, puisqu’il cherche à mettre en relation le duc Attich, ou Eticho, qu’il trouve incontestablement présenté dans le manuscrit de Herrade comme le père d’Odile et comme le fondateur du monastère de Hohenburg, avec le saint Hugues de Bourgogne mentionné plus haut, et, si possible, à en faire une seule et même personne.
Or ce dernier était, même selon la légende relative à la Sainte Croix, un contemporain de Charlemagne, tandis que le duc historique Eticho ou Adalrich appartient encore à l’époque des derniers Mérovingiens, donc à une époque antérieure d’environ un siècle. Sans tenir compte de cette différence chronologique, mais n’osant pourtant pas passer outre à la différence indéniable des noms — qu’il cherche peut-être à résoudre par la proposition d’une autre lecture du mot Eticho chez Herrade — il laisse ouverte la possibilité de considérer, par exemple, saint Hugues comme le père spirituel ou nourricier d’Odile, et Eticho comme son père naturel.
D’ailleurs, conformément à son état et à l’esprit de son époque, notre moine (chargé de la réalisation de la copie) ne peut s’empêcher de mettre en contraste heureux la conservation du Codex de Herrade malgré tant de malheurs, et surtout les incendies du monastère de Sainte-Odile, comme si un ange du paradis l’avait gardé, avec la disparition rapide de tant d’écrits d’auteurs catholiques.
Le titre de sa copie est : Hortus deliciarum ex diversis scripturae floribus, qui caput Christi et sponsae ejus cingunt …(Hortus deliciarum composé de diverses fleurs de l’Écriture, et qui orne la tête du Christ et de son épouse, composé par Herrade, vierge et abbesse autrefois du monastère des religieuses au mont Sainte-Odile, en l’an de notre salut 1180 ; mais renouvelé et remis dans un ordre plus clair, après suppression çà et là de certains éléments moins nécessaires, par le moindre des frères de la famille chartreuse, en l’an 1695. »
Tout au début se trouve une image peinte assez lourde représentant Herrade, avec la légende : herradis virgo et abatissa quondam coenobii sanctimonialium in monte s. Odiliae. A° 1180. Elle y porte un costume de religieuse plus récent, avec robe noire et coiffe, et un voile blanc sur la poitrine et les épaules.
La préface est précédée d’une dédicace au Christ et d’une adresse à Zoïle. La préface ajoute à une brève histoire du monastère de Sainte-Odile les noms des religieuses placées sous l’autorité de Relinde et de Herrade, d’après la peinture finale du Codex. Zoile
Le copiste remplace les peintures qui ornent le manuscrit de Herrade, comme il le remarque lui-même dans la préface, par des paroles analogues tirées de la Bible.
Comme il acheva lui-même la copie en un peu plus de quatre mois, du 17 novembre 1694 au 21 mars 1695, après avoir, dit-il, gardé pendant trois ans entre ses mains le lourd Codex, mais s’être laissé jusque-là décourager par son volume, il répète lui aussi sans hésitation l’affirmation habituelle, probablement fondée sur le prologue plus récent collé dans le Codex, selon laquelle Herrade aurait achevé toute l’œuvre en l’an 1180, alors qu’elle est nécessairement le produit de plusieurs années de travail.
À la propre préface de notre Chartreux succède la copie du prologue plus récent déjà mentionné, dont nous donnons le détail dans notre description du Codex ; il se trouvait donc déjà dans celui-ci à l’époque de ce copiste, ce que l’écriture, très moderne et d’allure calligraphique française, n’aurait guère laissé supposer, à moins qu’il ne s’agisse d’une copie renouvelée.
Le Chartreux le titre : prologus veteris cujusdam scriptoris ad lectorem. Nous le considérons, dans son état actuel, comme antérieur à la fin du XVIe siècle, mais plus probablement comme appartenant au XVIIe siècle.
Le Chartreux donne ensuite la propre préface de Herrade, ses poèmes de dédicace placés au début et à la fin à l’adresse de ses religieuses, l’adresse du Christ à celles-ci tirée de la peinture finale, et son poème final de contemptu mundi. Quelques autres de ses poèmes sont insérés au cours du texte.
La copie du texte suit pour l’essentiel l’ordre de l’original ; toutefois, comme le remarque lui-même le copiste dans sa préface, avec d’importantes abréviations et suppressions, les explications concernant les passages [de nature …] manquent également, ainsi que beaucoup de ceux qui se rapportent aux sciences profanes ; de même que tous les extraits de Clément Romain contenus dans Herrade, ainsi que son traité, probablement personnel et rigoureusement moralisateur, sur le clergé.
Après tout cela, le religieux chartreux envisagea sans doute de publier le livre, d’autant plus qu’il se félicite dans sa préface de pouvoir ouvrir aux lecteurs pieux l’accès à un trésor jusqu’alors si difficilement accessible. Ces passages montrent d’ailleurs eux aussi la valeur que l’on accordait au Codex et le soin avec lequel on le conservait ; c’est à ce soin que nous devons à lui seul sa conservation à travers tous ces changements de destinée.
Mais pourquoi le monastère chartreux de Molsheim, malgré la légitimité de sa possession, en faisait-il un secret et empêchait-il probablement aussi la publication de la copie ? Cela peut sans doute s’expliquer par la crainte que le prieuré prémontré établi au monastère de Sainte-Odile depuis 1663, après avoir pu, à partir de 1685, à une époque plus tranquille, s’occuper davantage de la reprise de la vie monastique — notamment grâce au P. Hugo Petter, qui fut élu plusieurs fois prieur, entre autres en 1698, et publia une histoire de sainte Odile —, ne revendique le Codex comme ayant appartenu à l’origine à ce monastère. *)
Note Après cela disparaît également la vraisemblance de l’hypothèse que nous avions faite selon laquelle le P. Dionysius Albrecht, auteur de l’histoire de Hohenburg, qui fut prieur pendant dix-huit ans, aurait eu l’original sous les yeux ; il faut seulement qu’il ait réussi, peut-être par l’intermédiaire de l’évêché, à obtenir les extraits qu’il incorpora à son ouvrage et qui ne se trouvent nulle part ailleurs.
*) Cet homme rendit cependant un service véritable à la conservation du monastère de Hohenburg, monument si important pour l’Alsace : il se l’était approprié comme bien national, le fit réparer autant que possible et y rétablit le culte dès que les circonstances le permirent. Aujourd’hui encore, comme autrefois, il y vient un pèlerinage nombreux, particulièrement au moment des fêtes de la Pentecôte.
Les diverses inscriptions dont ce religieux avait permis d’affubler le précieux manuscrit semblent le prouver. Heureusement, l’administration du département soumit l’affaire à un nouvel examen et, s’appuyant sur l’histoire du Codex, qui ne souffrait aucun doute, ordonna sa restitution à la Bibliothèque du district, laquelle fut ensuite déclarée Bibliothèque centrale du département, puis finalement remise par le gouvernement à la ville de Strasbourg.
C’est ainsi que le manuscrit se trouve maintenant à l’endroit où il pouvait le plus convenablement appartenir comme l’un des remarquables monuments locaux alsaciens.