Home 3.jpg Aide 5.gif loupe 7 zeus.gif
folio
4 - De la science, de la littérature et de l'art dans l'œuvre de Herrade.
Ces traditions byzantines dans la peinture du Moyen Âge occidental ont été, surtout depuis que nous écrivons notre travail, maintes fois et soigneusement démontrées dans plusieurs ouvrages d'histoire de l'art ; notamment dans l'ouvrage si précieux de d'Agincourt, dans l’Histoire des arts en France de Lenoir, ainsi que dans diverses autres études plus ou moins importantes consacrées à l'histoire de l'art. Nous-mêmes, comme nous l'avons indiqué dans la préface, avons entre-temps trouvé, grâce à la comparaison de plusieurs magnifiques manuscrits grecs du Moyen Âge conservés à la Bibliothèque de Paris, les preuves les plus incontestables de ce fait.
Tous les êtres mythologiques, fréquemment présents dans les manuscrits byzantins et employés allégoriquement à propos d'histoires bibliques, se retrouvent également chez Herrade sous plusieurs formes semblables ; ainsi le dieu-fleuve du Jourdain lors du baptême du Christ par Jean ; ainsi, dans le récit de la Création, Éole et Neptune pour l'air et l'eau ; et, pour le jour et la nuit, lorsque le Créateur sépara la lumière et les ténèbres, également deux figures mythologiques symboliques. Parmi ces dernières, la figure des Ténèbres présente précisément une ressemblance frappante avec celles de νύξ (Nyx, la Nuit) dans les manuscrits grecs, notamment par le voile rejeté très haut au-dessus de la tête et flottant en demi-cercle.
Nous avons d'ailleurs reconnu dans ces manuscrits byzantins un fait tout aussi hautement vraisemblable : les peintres grecs travaillaient eux aussi d'après des peintures, probablement placées dans des églises et des palais, comme d'après des prototypes ou modèles originaux, avec des écarts plus ou moins arbitraires. Mais sur ce point, nous exposerons peut-être ailleurs nos observations.
En ce qui concerne les peintures de Herrade, nos planches gravées en cuivre en donnent plusieurs qui ne peuvent nier leur origine byzantine : ainsi la représentation du Christ sur nos XI ° et XII ° planches, la Marie déjà mentionnée sur la IV °, les anges sur la IX °, etc. — Les circonstances nous ayant toutefois contraints à orienter davantage notre choix vers les exemples utiles à nos remarques ultérieures sur le costume, etc., nous avons donc, dans l'ensemble, retenu plutôt les images qui montrent incontestablement le mode de vie de l'époque de Herrade. Mais du point de vue de l'art, il y aurait encore beaucoup, énormément de choses à relever ; en vérité, l'ensemble des peintures de Herrade mériterait d'être publié.
Malgré la mise en couleur exécutée avec soin, beaucoup de la remarquable pureté des premiers contours fut en réalité perdue de ce fait. La peintre ne maîtrisait que peu l'art des différentes nuances de la couleur et celui d'un éclairage approprié ; c'est pourquoi aucune de ses figures ne se détache véritablement, ni n'est rejetée en arrière par des ombres convenables.
La mise en couleur, ou plus exactement l'enluminure, se fait ainsi : d'abord la couleur est appliquée ; ensuite les contours sont repris avec vigueur en noir ou en brun foncé ; enfin quelques ombres sont ajoutées, et les parties claires sont, en partie, (rehaussées) de blanc ou bien laissées en réserve. Pour les ombres plus foncées dans les parties de chair, on emploie généralement une couleur verte. 
La palette de la peintre est assez complète. Elle fait particulièrement un usage fréquent de couleurs vives, comme le rouge, le bleu et le vert clair. Seul le jaune apparaît rarement dans une nuance vive ; il est le plus souvent pâle. Les couleurs sont presque toutes restées très fraîches, de même que l'or, qui semble d'ailleurs avoir été appliqué, comme cela se pratiquait encore plus tard, par dorure et non par peinture à l'or en coquille. L'argent a noirci.
Pour le reste, la peinture témoigne partout d'une main ferme et vigoureuse. Elle est, dans l'ensemble de l'ouvrage, si concordante dans le dessin, la manière et la coloration qu'aucun doute ne peut surgir : il est certain que toutes les peintures procèdent d'une seule et même source.
Aux figures de la Divinité en général, et du Christ en particulier, ainsi qu'à celles des patriarches et des Apôtres, Herrade attribue un costume antique : elle les représente pieds nus, vêtus d'une tunique généralement sans manches et plus échancrée au bord que chez les autres personnages, puis d'un vêtement supérieur ample, ou d'une sorte de toge, généralement enroulé autour du milieu du corps et rejeté sur une épaule. Chez le Christ et les figures de la Divinité, la tunique est toujours cramoisie ou lilas et le manteau bleu. Les anges sont représentés comme des jeunes gens (et non comme des enfants), vêtus de la tenue mentionnée plus haut, avec de très grandes ailes autour des épaules ; les Chérubins et les Séraphins s'enveloppent entièrement de leurs ailes, qui leur servent de vêtement ; les démons sont nus et dépourvus d’ailes, même lorsqu’ils volent, à moins que l’un ou l’autre ne soit drapé d’une longue bande de tissu très étroite, en forme de châle.
Les Bienheureux du Paradis portent une tunique large, ceinturée et richement bordée, par-dessus la tunique plus ajustée qui était habituelle à l'époque de Herrade. Marie, dont le vêtement ne diffère d'ailleurs en rien de celui sous lequel sont représentées toutes les autres femmes, porte constamment une tunique bleue avec un manteau à capuchon ou manteau de pluie de couleur cramoisie ; sauf lorsque, après la mort du Christ, elle est représentée comme la première de toutes les religieuses : le voile et la tunique sont alors verdâtres, et le manteau brun.
Toutes les autres figures de l'Ancien et du Nouveau Testament, qu'il s'agisse d'événements historiques, de la représentation des récits et paraboles du Nouveau Testament, de l'Antéchrist et du Jugement dernier selon l'Apocalypse, ou encore des dessins allégoriques, portent le costume de l'époque de l'auteure ; de même, elle a représenté les objets et les éléments architecturaux selon ceux de son siècle. La comparaison avec d'autres monuments contemporains encore conservés ne laisse à cet égard subsister aucun doute.
Cette mine de renseignements, d'autant plus précieuse que Herrade s'est appliquée à dessiner avec exactitude et que les dimensions des figures sont généralement suffisantes pour permettre de reconnaître clairement les vêtements, nous essayons de l'utiliser pour décrire le costume et diverses coutumes du XIIe siècle.